Et si c'était à refaire (chronique d'un impatrié)

Cela fait des semaines que j'écris cet article dans ma tête. Je m'étais promis de le publier plus tôt. Il n'était pas prêt. Il y a un an et quelques poussières a sonné le glas de mon aventure américaine. Elle aura duré 3 ans et 6 mois. Ce n'est pas si mal. 

Il me faut lâcher prise, tirer un trait.  Mais avant cela (me) raconter.  Car au fond, tire-t-on un trait sur une aventure aussi folle comme on renonce à un caprice ? Certainement pas.  Je décrirais l'impatriation (puisque ce retour au pays porte un nom) comme une rupture amoureuse. Qui laisse des traces, profondes, durables.  Qu'il convient d'exprimer pour passer autre chose. Qui a une fin, heureuse.

Que reste-t-il de nos amours ?

Une blessure. Qui s'est refermée, quelques mois plus tard. Qui parfois me réveille la nuit, mais de moins en moins. Il y a quelques jours, j'écrivais en cercle privé ceci, qui est une suite d'impressions cohérentes, mais livrées en ordre dispersé, de ce qu'il reste de San Francisco en moi :

« Je retombe sur cette série d'images. Elle ont deux ans. Autour de Russian Gulch State Park. Les jours étaient déjà comptés, mais je n'en savais pas grand chose. J'ai garé la voiture allemande, bleue, ma belle voiture, sur le bord de la route, près d'un Inn perdu, qui devait ressembler au Bates Motel. J'ai pris trop de photos cet après-midi-là, comme pour m'étouffer de souvenirs. Je me suis probablement demandé s'il était possible d'arrêter le temps. Hélas non. C'était avant le déménagement à Goleta. C'était avant la déroute. C'était avant l'orage. C'était avant le retour. La rupture. La fin de la rupture. La renaissance. C'était loin d'ici. Sur une autre galaxie de la même planète. Dans un autre chapitre de l'univers. Le soir, j'ai traversé le Golden Gate Bridge, machinalement, comme si je l'avais toujours fait. Comme si c'était normal. J'ai toujours erré dans le réel comme on sautille sur du coton. C'est une tactique pour que le réel fasse moins mal. Il faut se préserver, les rides se creusent sur la peau sèche. Revoir ces photos me donne l'envie d'y retourner, quelques jours, pour écrire, raconter, me taire, prendre des photos, pour rouler, tourner au rouge, parler cette langue qui est un peu devenue la mienne aussi et terminer la journée à Healdsburg. Une glace au miel à la main, dans le petit parc où des poussettes promènent des mamans blondes et élégantes. Puis revenir. Puis y retourner encore. Comme on voudrait retourner dans un rêve qui vient de s'achever sans dénouement possible, autre qu'imaginaire. Ou dans une histoire d'amour qui n'a pas eu la fin escomptée. Tu me manques, ma jolie Californie du Nord. »

Comment on vit une impatriation ?

Comme un nouvel apprentissage. Comme on arrive en Amérique.  Avec de nouveaux réflexes. Comme une étape. Jamais comme un naufrage (en tout cas pas moi). Les magasins. Les transports en commun. La tonalité du téléphone. L'heure du journal télévisé. Le code de la route. Les conversations entre les proches. Les centres d'intérêts. On se surprend à demander si la voiture que l'on commande au concessionnaire dispose d'un emplacement pour un mug de café.  Et tout est dit. On est quelqu'un d'autre dans le même corps, qui doit se réinventer dans un nouveau décor.

IMG_0256.jpg

Une stabilité se réinstalle, très vite, une fois les démarches (compliquées, on n'a pas idée!) administratives franchies : inscription dans une commune, cotisations sociales, récupération de son numéro d'entreprise, stage d'attente pour obtenir le remboursement des soins de santé. 

Les amis n'ont pas changé. Ou presque pas. Le cercle s'est restreint. C'est banal.

Rien n'est vraiment organisé, l'expatrié est supposé partir, mais pas revenir. Et pourtant. J'avoue avoir croisé peu de rieurs.  Surtout une fois l'explication (il en faut une, au moins) déroulée. 

J'ai toujours été indépendant.   L'Amérique n'a rien arrangé à mon profil.  Loin s'en faut.  Après plusieurs années à la RTBF, j'ai décidé en septembre, sans préavis, de passer à autre chose - l'avantage, aussi, du statut - .  Une opportunité m'a été présentée par le groupe RTL Belgium, qui correspondait alors parfaitement à ce que je n'attendais pas de la vie.  Tout n'est que synchronicité(s).  Je ne regrette rien.  En plus du copywriting, qui occupe une partie de mon temps, MiNT m'a apporté ce dont j'avais besoin : l'air frais de la matinée.

Que s'est-il passé ? Ma version des faits

Il m'a souvent été demandé pourquoi nous n'avions pas résisté plus longtemps que la fin de l'été 2016. Les choses sont à la fois simples à décrire et complexes à comprendre.  La rupture s'est jouée en deux actes distincts. Ce sont mes arguments, ma version des événements, mais je m'y accroche. 

Premier acte.  Fin 2015, G. perd son travail. Nos titres de séjour sont liés. Nous nous assurons d'être en ordre - grâce à un visa temporaire - pour ne pas subir l'expulsion dans le mois (car il s'agit de cela). Nous élaborons plusieurs projets, certains dans la région de San Francisco. Le constat s'impose rapidement à nous : les places sont bien trop chères (c'est toujours le cas) et les perspectives de rentabilité bien trop minces.

Nous croisons alors la route d'une intermédiaire franco-allemande, à Santa Barbara, laquelle nous aide à élaborer un projet plus ou moins inconscient, mais heureux, de café belge au cœur de la Funk Zone à Santa Barbara. J'ai hésité à la nommer.  Et pourtant : il s'agit d'Alexandra Merz.  Elle nous raconte son déménagement, sa superbe maison de Mougins mise en vente à prix d'or, sa famille, les hasards de la vie : sa nouvelle vie, aider des expatriés à obtenir un titre de séjour.  L'histoire est belle (avec quelques variations selon les jours et les gens qui la répercutent).  Notre projet de Belgian Café échoue rapidement : l'urbanisme n'accepte plus de dossier relatif à la restauration. Elle nous prévient, convaincante : démarrer un business n'est pas une mince affaire, racheter une entreprise est la solution (cela tombe bien, c'est son métier).

IMG_0545.jpg

Acte deux.  Quelques semaines plus tard, nous nous décidons de rentrer en Belgique. L'annonce est faite aux familles, puis aux amis. C'est l'hiver 2015.  Coup de théâtre un matin, l'intermédiaire présente un projet de société à remettre dans une newsletter.  L'affaire est trop belle.  Un couple de Français, qui ne l'a pas exploitée, la met en vente.  Renseignement pris, nous ne sommes pas les seuls à répondre à l'appel d'offre (dont le prix est élevé).  A posteriori, selon la personne à qui cette histoire est racontée, les prétendants autres que nous ont d'autres noms, d'autres histoires, d'autres excuses, d'autres CV. Nous cédons : nous souhaitons ce visa.  Ensuite ? Nous rachetons la société avec toutes nos économies et le rachat nous permet de décrocher - la chose est aisée, un bon business plan en poche ! - un visa E2 (investisseur). En janvier 2016, nous sommes titulaires du visa, valable pour une durée de 5 ans. Je vis un rêve (en effet, dans le sens propre du terme).

Nous nous décidons, avec un 3e associé, à mettre cette société en ordre de marche, comme elle nous l'avait été promise dans une newsletter de Mme Merz, « exploitable immédiatement. » Problème : la machine (administrative, technique) s'emballe : véhicule inexploitable, permis et autorisations sans valeur. Tout est à recommencer. Je suis avare de détails, à dessein. Je précise au lecteur que la vie en Californie est douce pour ceux dont les moyens sont au-delà du confortable - pour preuve, les loyers infernaux (supérieurs à 2,500$ par mois). 

Long story short : le constat est rapidement dressé, la société créée par l'intermédiaire n'est rien qu'une coquille vide. Nous pensons être victimes d'une escroquerie. L'intermédiaire se défile, propose une somme d'argent, insuffisante. Les vendeurs initiaux sont liés à l'intermédiaire, allant jusqu'à partager le même avocat.  L'engrenage commence. Juin pointe le bout de son nez. Des avocats s'écrivent.

Un matin de mai arrive la menace la plus insidieuse qu'il m'ait été de lire dans ma vie : l'intermédiaire menace de nous dénoncer aux autorités. L'expulsion est plausible. Nous avons rendu les clés de la société. Depuis, silence radio. Un épais silence, qui n'est qu'un point de suspension. Ah si, j'ai écrit à J. : « Nous allons rentrer, c'est une question de survie financière. »

A-t-on manqué de vigilance ? Certainement. Comment ne pas faire confiance à une intermédiaire déguisée en meilleure amie ? Ces derniers mois, toutefois, nous avons appris que nous étions loin d'être les seuls à avoir été victimes d'une arnaque élaborée avec la même malice (et un brin d'inconscience, motivée je crois par le lucre). En Californie, en Floride, de retour en France ou en Belgique, d'autres expatriés crient à l'injustice, souvent victimes de la même malice : rachat d'une franchise à prix élevé pour obtenir un titre de séjour, chiffres truqués, pratique illégale du métier de broker. Faillite en vue. Certains sont restés, entrés dans la spirale du séjour plus ou moins légal, dans la zone grise. Je les admire.  Et je me demande, au sujet d'Alexandra Merz : dort-elle paisiblement la nuit ?  

Pourquoi diable raconter ces choses-là sans précisions, preuves, documents accablants glissés dans l'article ? Car un blogpost n'est pas un tribunal. Et que je n'ai pas dit mon dernier mot. Mais surtout pour témoigner de notre expérience - elle est loin d'être la seule ! - avec Alexandra Merz. Comme on rédige une évaluation sur Yelp quand un café était trop chaud, trop froid ou trop amer. 

Et s'il vient à quelque journaliste/diplomate qui me lit l'envie d'enquêter ici et ailleurs, qu'il se sente libre d'y trouver matière et substance chimique. Je gage que, tôt ou tard, le masque tombera et la justice sera rendue pour tous ceux dont le rêve américain s'est transformé en pénible marche en enfer. 

Et aujourd'hui ?

Je pourrais glisser et déposer cette phrase, une fois de plus : « J'ai toujours erré dans le réel comme on sautille sur du coton. » Comme dans un rêve, un dessin animé, dans un tunnel où on crie pour entendre l'écho de sa voix, l'unique preuve qu'on est en vie.

J'ai retrouvé une vie normale, équilibrée je le pense, dans un autre couloir de la planète, qui est chez moi et que je n'ai jamais autant ressenti comme mes racines profondes (la proximité de la forêt doit y jouer un rôle essentiel). 

Le vieux moulin d'Uccle, à 50 mètres de chez moi.

Il m'arrive de demander si l'idéal ne serait pas de recommencer, de partir de nouveau en Amérique du Nord, mais jamais longtemps. J'élabore des projets d'écriture interactive, liés à la Californie, qui entraîneront de prochains voyages dès 2018. Avec hâte et gourmandise. Avec bagage et idées claires.

Mais surtout, la radio et l'écriture. Car ces trois années m'auront appris que j'avais une place derrière un micro, dans un studio de radio. Que c'était probablement ce que j'avais toujours rêvé de faire. En témoigne une photo, que je garde précieusement dans chaque appartement que j'occupe. On y voit un garçon de sept ans, aux cheveux très blonds, mixer des 45 tours sur une double platine, un casque aux oreilles, en 1983.

unnamed.jpg

Que de temps a passé depuis cette photographie et combien l'intérieur de la maison de mon enfance a, elle aussi, effacé toute trace que ce moment a existé.  Pourtant, j'y suis toujours resté accroché.  Au final, on n'est probablement rien de plus magnifiquement banal qu'un jeu d'enfant transporté à l'état adulte, qui gambade dans sa langue maternelle. 

Voilà, j'avais envie de mettre des mots et des noms sur mon expérience.  Des images et des explications, des faits et des dates, des impressions et des interprétations. Il en a fallu du temps.  Il aura fallu attendre un jour de convalescence, au fond du canapé, un ordinateur portable sur les genoux, pour mettre des idées en phrases, des images au clair obscur. 

J'ai gardé de l'Amérique un refrain de musique country : « Always be humble and kind. »  Elle correspond exactement à l'image que je me fais de l'idéal.  Cette phrase qu'on dit aux petits garçons en espérant qu'ils deviennent des hommes.  On jugera plus tard.  En attendant, on écrit le chapitre suivant.

L'heure est venue de tourner la page. Il est grand temps.